21 août 2009

Ce sera le protectionnisme ou le désordre général...


L’analyse de la grave crise financière déclenchée en 2008 révèle que c’est le fonctionnement même du système capitaliste néolibéral qui est en cause du fait d’une financiarisation excessive de l’économie, la recherche du profit maximum à court terme entretenue par la spéculation et de plus en plus déconnectée des objectifs de développement de l’économie réelle.

Mais les leçons de la crise sont loin d’avoir été tirées par les principaux pays industrialisés et l’Europe, ni à fortiori par Nicolas Sarkozy qui reste toujours autant fasciné par l’argent ni par plusieurs personnalités socialistes, notamment Dominique Strauss-Kahn (FMI) et Pascal Lamy (OMC) dont le conformisme semble même supérieur à celui de leurs homologues de la sphère UMP…


La mondialisation a provoqué un glissement important dans la logique des entreprises, autrefois essentiellement nationales. Alors qu’elles pensaient aux salaires comme un moyen de soutenir la demande, les sommes versées aujourd’hui aux salariés ne sont plus qu’un coût qu’il faut réduire à tout prix.

Dans un nouveau livre, « Après la démocratie », Emmanuel Todd estime notamment qu'une Europe protégée, relançant la demande par les salaires, permettrait de renouer avec un cycle d'innovation.

Européen de raison, l'historien plaide pour l'application de la «préférence communautaire», principe inscrit dans les traités européens depuis un demi-siècle mais largement oublié et que d'aucuns préfèrent dénigrer sous le vilain mot de «protectionnisme».

Il s'agirait en particulier de faire front à la Chine, qui contourne les règles du libre-échange en sous-évaluant artificiellement sa monnaie avec pour résultat de dynamiter l'industrie européenne. Car le principal défaut de la mondialisation actuelle est dans le «dumping» monétaire pratiqué par la Chine. Celle-ci convertit en bons du Trésor américain son excédent commercial, ce qui revient à exporter à crédit («Achetez maintenant, vous nous paierez demain», dit-elle d'une certaine manière aux consommateurs d'Amérique). Le yuan faible prive les ouvriers chinois d'une juste rémunération ; il constitue aussi une concurrence déloyale pour les pays pauvres du Sud, par exemple les producteurs de textiles du bassin méditerranéen.

Les oligarques occidentaux (grande distribution et multinationales) acceptent ce dévoiement du libre-échange parce qu'ils y trouvent tout simplement leur intérêt (à court terme du moins) : ils s'approvisionnent en effet en Chine en produits à très bas coût (et généralement de qualité médiocre) puis les revendent en Europe à un prix à peine inférieur à celui des produits fabriqués sur le territoire national. Ainsi brisent-ils la concurrence intérieure tout en s'assurant une marge maximale, mais c'est au prix de la ruine des industries nationales et de la mise au chômage de ses salariés.

En France, les cinq représentants de la grande distribution notamment ont profité de l'accord multi-fibres pour importer massivement de médiocres textiles chinois sans diminuer leurs prix pour autant. Ils s'approvisionnent de la même façon en vaisselle, électroménager et même mobilier... En résumé, la délocalisation n'est pas une fatalité mais un choix fait par ces oligarques.

Pour sortir de la crise, Emmanuel Todd voit trois solutions. La première serait un repli ethnique contre l’immigré, mais il n’y croit pas à cause de la tradition égalitaire Française, illustrée par les émeutes de 2005, dont il souligne le caractère social et non racial.

La deuxième solution serait une fin du suffrage universel, dont il voit les prémices dans le refus des « non » Français ou Irlandais par des élites « exaspérées sur le mauvais usage que les populations font du droit de vote ». Il voit également le risque au PS qui pourrait « conclure que le peuple est par nature mauvais et qu’il faut lui retirer le droit de suffrage, ou du moins en limiter sérieusement l’usage ».

Emmanuel Todd voit une troisième issue qui serait la mise en place d’un protectionnisme européen. Il note aussi la nécessité d’une réforme monétaire puisque « avec l’euro fou (plus encore que fort), l’Europe réussit le tour de force d’utiliser sa propre puissance économique pour se torturer ». Il souligne que l’Europe peut se protéger car sa balance commerciale est équilibrée afin de « créer les conditions d’une remontée des salaires ».


Dans sa série d'été Visions de l'après-crise, "La Tribune" a interrogé Emmanuel Todd.

Question : "La crise a révélé de nombreux dysfonctionnements dans l'économie et la finance, vous semble-t-il qu'on en tire les leçons pour le monde de demain ?

E. Todd. : Il y a une ultime vérité qui n'a pas encore été acceptée : la crise provient d'un déficit de la demande à l'échelle mondiale, dont la cause première est le libre-échange. Le libre-échange a rompu l'équilibre entre la production et la consommation, il a conduit les entreprises à considérer leurs salariés comme un coût pur, et les a précipitées dans la compétition par la compression des salaires. L'irruption de la Chine et des pays émergents n'a fait que renforcer ce travers, qui aurait existé sans eux. Dans un monde où l'on comprime les salaires, la demande ne peut provenir que de l'endettement. D'où la crise.

Question : Le libre-échange a aussi des avantages substantiels, il a déclenché une période de forte croissance...

E. Todd. : Dans la première phase, il y a bien sûr les économies d'échelle et les bénéfices de la spécialisation, je ne suis pas aveugle à cela. Mais dans la seconde phase, les effets déprimants sur la demande l'emportent, lorsque les entreprises ne considèrent plus leurs salariés comme des consommateurs. Dans nombre de pays développés, les salaires stagnent depuis quinze ans. Le seul élément dynamique était l'endettement du consommateur américain et le déficit extérieur des États-Unis, qui a tiré la planète. Si les plans de relance en cours visent à rétablir un tel système, nous butterons vite sur les mêmes difficultés. D'autant que les difficultés de financement des États vont apparaître. Les investisseurs vont se rendre compte que l'État américain n'est qu'un super-Madoff, l'escroquerie du siècle. Il est tout à fait vraisemblable que l'on assiste à l'effondrement du dollar dans l'année qui vient.

Question : Va-t-on vers le protectionnisme ? Le libre-échange est toujours défendu par les dirigeants du monde entier...

Les classes dirigeantes sont toujours les dernières à comprendre. Je note quand même un changement d'ambiance, les gens ne rient plus lorsqu'on parle de protectionnisme européen. C'est un beau projet, que celui d'une Europe protégée et relançant la demande par les salaires. Cela déclencherait probablement un nouveau cycle d'innovation technologique. Les délocalisations sont en effet un frein à l'innovation, parce qu'elles donnent accès à de vastes réserves de main-d'œuvre sous-qualifiée et sous-payée. Le personnage central du monde protectionniste, c'est l'ingénieur, et non le financier, qui triomphe au contraire dans le monde libre-échangiste. Pour le futur, ce sera ce monde protectionniste ou le chaos. Ou bien d'abord le chaos, et après ce monde-là.

Question : Pourquoi les économistes sont-ils alors unanimes à condamner le protectionnisme ?

E. Todd. : Ils sont incapables, malgré leurs efforts récents, de se réapproprier les concepts de la macroéconomie keynésienne, de concevoir la collectivité sociale ou nationale. C'est l'incapacité à penser le collectif qui aveugle notre époque et retarde le règlement de la crise. Cette société molle et atomisée qui est la nôtre n'a d'ailleurs pas que des inconvénients. Cela nous protège des folies collectives du dernier siècle. Malgré le chômage, il n'y a pas de petits bourgeois hystériques dans les rues pour réclamer un régime fasciste ou stalinien... Le niveau éducatif, qui est la variable déterminante de l'évolution d'une société, est aujourd'hui très élevé, même s'il ne progresse plus. Peut-être les évolutions idéologiques seront-elles beaucoup plus rapides et plus intéressantes qu'auparavant, grâce au niveau intellectuel des populations.

Question : Vous êtes donc assez optimiste...

E. Todd. : Ce qui m'inquiète, c'est le vieillissement des populations et des mentalités. L'âge médian de nos sociétés s'élève à 45 ans au Japon, 44 ans en Allemagne, 40 en France et 37 aux États-Unis. Et l'âge médian du corps électoral est encore plus élevé, puisqu'il ne comprend pas les moins de 18 ans. Cette évolution va induire un ralentissement de la vie politique et de la pensée. Elle explique le basculement à droite de l'Europe, lors des récentes élections européennes. L'obsession sécuritaire, c'est un problème de vieux qui a peur des jeunes. Regardez les pubs à la télévision, c'est le financement des obsèques, les problèmes d'érection et le cholestérol ! Les publicités en disent davantage sur nous que les sciences sociales. Et ce phénomène de vieillissement est irréversible, partout sur la planète. Même la Chine vieillit à vitesse accélérée.

Question : Ces structures d'âges élevés n'empêchent pas nos sociétés de se moderniser à grande vitesse, au plan technologique...

E. Todd. : Oui, ce sont des sociétés vieillies qui ont adopté Internet, et cela plus vite que d'autres, plus jeunes. Il y a certainement un acquis en matière de compétence, de niveau intellectuel, d'adaptabilité, qui devrait nous aider à résoudre cette crise longue. D'autant que se profile un grand moment de l'histoire de l'humanité : l'alphabétisation complète de la planète, qui devrait intervenir vers 2030. L'écriture date de 3.000 avant Jésus-Christ, il aura fallu 5.000 ans et quelque 200 générations pour réaliser ce grand projet. C'est impossible de ne pas être optimiste quand on envisage cela."





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4 commentaires:

sauveur a dit…

Les lobbies?

Qui aurait encore le culot de nier leur poids insupportable dans les décisions politiques des dirigeants européens et américains?

Les dirigeants européens n'ayant par ailleurs aucun compte à rendre aux populations puisque, aberration démocratique absolue, ils ne sont strictement élus par personne, sinon la parodie de désignation du président...

frédéric a dit…

Les seules économies qui continuent de rencontrer une forte croissance sont, avec la Chine au premier rang, des économies protégées, contrôlant les importations par des systèmes de licences ou de quotas.

Nos économies libérales ne peuvent pas les concurrencer, nos produits n'y sont pas les bienvenus mais en revanche nous ouvrons nos portes et écoutons les thèses de l'OMC qui me semblent aggraver la situation.

Un peu de protectionnisme ne fait pas de mal s'il permet de sauver nos emplois.

alain a dit…

Il ne faut pas employer le mot "protectonisme" comme Todd parce qu'immediatement on a des fous furieux qui vous parlent d'Hitler, de Mussolini et de la guerre...

Il faut rétablir tout simplement des règles de concurrence sociale, fiscale, monétaire et écologique justes. Point!

C est le contraire de ce que fait le libre échangisme actuel et de l'OMC. Et on va droit dans le mur en continuant à vouloir rien changer...

bob a dit…

Belle lucidité d'Emmanuel Todd.

Espérons toutefois que le protectionnisme arrive avant le chaos et non l'inverse...